Se briser pour se réparer - Colette Derwa
Ces derniers temps, j’accompagne de nombreuses personnes, de l’adolescent à l’adulte senior, confrontées à des situations de rupture.
Les contextes varient : séparation, licenciement, perte d’amitié, éloignement familial, retraite, perte de vitalité ou d’autonomie. Mais une même demande revient, presque invariablement :
« Je voudrais aller mieux, tourner la page. Ça ne va pas assez vite. »
« Je veux que ça s’arrête. Je veux aller mieux, et vite. »
Face à une rupture, le réflexe de mes patients est souvent de considérer leur douleur comme un intrus, un “bug” à corriger. Ils mobilisent alors une énergie considérable pour tenter d’éliminer la tristesse ou l’angoisse.
Mais plus ils essaient de supprimer l’émotion, plus elle occupe leur esprit. J’observe ici un paradoxe constant : plus on cherche à guérir rapidement, plus on entretient la plaie.
Avec toute la bienveillance nécessaire, un premier recadrage s’impose :
« Je ne peux pas gommer votre tristesse d’un coup de baguette magique. Ce que vous traversez est profondément douloureux. La tristesse a une fonction. Elle permet de faire le deuil, d’intégrer la perte et de cicatriser. Elle est nécessaire pour que le système retrouve un équilibre et puisse se réorganiser.”
Je leur propose un changement de direction. Plutôt que de subir la vague émotionnelle, j’invite mes patients à “prendre rendez-vous” avec leurs émotions.
Mon objectif : donner une place à ce qui a été, pour éviter que cela ne prenne toute la place.
Je propose alors de créer un cadre, un temps dédié pour cesser l’évitement :
« Je vais vous demander de ressentir la douleur à un moment choisi, pour reprendre la main. »
On peut aussi ritualiser la perte, lui rendre un hommage qualitatif : par des lettres d’adieu, bilans symboliques, moments de clôture…
Très souvent, je constate également que mes patients s’épuisent à tenter de restaurer la situation antérieure, vers un équilibre qui n’existe plus.
- Surveiller son ex sur les réseaux, pour se rassurer ravive le manque à chaque fois.
- Ressasser les injustices professionnelles, échanger avec d’anciens collègues, chercher à comprendre
- Relancer une amitié rompue malgré les silences dans l’espoir de réparer le lien
- Lutter contre un corps qui vieillit, pour rester “comme avant”
Ces efforts sont profondément humains. Mais ils maintiennent la plaie ouverte. C’est comme un nageur qui sort la tête de l’eau pour respirer… et qui replonge aussitôt pour reprendre la tasse.
L’épuisement s’installe. Et la souffrance augmente.
Mon travail consiste alors à rendre visibles ces mécanismes : montrer combien ces tentatives entretiennent la souffrance, et accompagner mes patients à les interrompre.
C’est à partir de là qu’un autre mouvement devient possible : apprivoiser le manque, traverser le vide, et laisser progressivement émerger un nouvel équilibre. Et c'est exactement ce que signifie "faire son deuil". Le mot "deuil" vient de douleur en latin, car il faut effectivement la traverser pour avancer vers ce nouvel équilibre.
La trace de la rupture reste. Mais elle ne saigne plus, telle une cicatrice non douloureuse.

Partager ce contenu